Relations amoureuses et travail font-ils bon ménage ?

Souvent cachées et mal admises au sein des entreprises, les relations amoureuses au travail sont pourtant très courantes. Principale explication : l'augmentation du taux d'activité des femmes. Certaines entreprises veillent à ce que les couples ne soient jamais en contact professionnel direct.

C’est un fait. Le temps où l’on trouvait son conjoint dans le cercle familial est loin pour ne pas dire révolu. L’évolution de la société est lente dans certains domaines, mais les parents acceptent davantage les «intrus». Ceci est en partie facilité par le fait que la femme a obtenu plus de liberté : elle poursuit ses études plus longtemps et, pour des raisons professionnelles, est souvent obligée de quitter ses parents pour vivre seule dans une autre ville. Cette situation est devenue banale. Naturellement, l’environnement professionnel se substitue à l’environnement familial. Des pots ou des déjeuners pris ensemble, un bout de chemin fait en voiture ou à pied après le bureau, les petits coups de main sur un dossier...«Ils partagent tellement de situations qu’ils finissent par développer des sentiments d’affection», fait remarquer Ghita Msefer, psychologue.
«J’ai été étonné de voir autant de couples dans la banque. Mais, en observant la pyramide des âges, je me suis rendu compte que ces personnes avaient, pour la plupart, été embauchées pratiquement à la même période», se souvient un ancien DRH devenu consultant.
Il est vrai que dans les banques, les sociétés de communication, mais aussi dans l’administration et ailleurs, on rencontre désormais beaucoup de couples, mariés ou non. Hicham K. raconte : «Je suis originaire de Marrakech. J’étais venu à Casablanca pour y faire un troisième cycle. Avec le temps, j’ai fini par m’éloigner sur le plan sentimental de mon ancienne petite amie, avec qui j’avais étudié dans le même lycée. Avant même de terminer mes études, j’ai eu un emploi dans un cabinet d’expert-comptable. J’y ai rencontré une personne qui, deux ans plus tard, est devenue mon épouse». A l’en croire, il n’y a pas eu de problèmes, ni avant ni après le mariage. «Peut-être que nos patrons savaient que c’était sérieux», explique-t-il.

Les ruptures font désordre
Chef de projet dans une agence de communication, Hind K. a, elle aussi, rencontré son mari dans son entreprise. «Je n’avais rien à cacher de nos relations parce que l’entreprise est dirigée par un couple», assure-t-elle. En clair, elle n’avait pas peur d’être réprimandée ou de mettre en danger son avenir dans cette entreprise. Certains patrons voient en effet d’un mauvais œil ce genre de relations. D’abord, en raison des conflits d’intérêts. Cela peut arriver si l’un des conjoints est le supérieur hiérarchique de l’autre ou s’ils sont à des postes où l’un peut couvrir les erreurs ou les éventuelles malversations de l’autre. C’est la raison pour laquelle beaucoup d’entreprises font en sorte que les époux ne travaillent jamais dans un même service. Certaines multinationales interdisent carrément de telles relations. «On ne recrutait jamais une personne qui avait un proche dans l’entreprise, a fortiori quelqu’un dont le mari ou la femme travaillait déjà dans l’entreprise», confie un ancien DRH d’une filiale de multinationale qui a maintenant quitté le Maroc.
Pourtant, aucune loi n’interdit à un couple, légitime ou non, d’exercer dans une même entreprise. «La loi interdit les discriminations, mais l’entreprise a aussi le droit de mettre en place un code interne pour se protéger», explique Ali Serhani, consultant en RH. Outre les conflits d’intérêts, le risque est en effet de voir des différends d’ordre privé déteindre sur le climat du travail. «Nous avons vécu une situation difficile, il y a quelques années. Un directeur avait épousé une collègue à la forte personnalité, très bien formée à l’étranger. Comme ils collaboraient étroitement sur les mêmes dossiers, les divergences de vue ont fini par mettre en péril leurs relations affectives. Le mariage n’a pas tenu et ce directeur a fini par démissionner, avant de revenir, après le départ de son ex-épouse», raconte un haut cadre d’une grande société de la place.

Les femmes sont souvent victimes des railleries
Naturellement, les ragots sont monnaie courante, mais les couples mariés en sont moins victimes que les couples dits «illégitimes». Ces derniers sont en bute aux regards indiscrets, dans le meilleur des cas. Parfois, ils ont droit à des remarques acerbes et même à des méchancetés. Les femmes souffrent davantage de cette situation que les hommes. Il est vrai qu’aujourd’hui la censure ne s’exerce plus de manière aussi rigoureuse et fréquente à l’égard des relations amoureuses, comme le souligne Ghita Msefer. Il n’en reste pas moins qu’une femme qui affiche un peu trop ses sentiments est mal vue par la société. L’anecdote que raconte Ali Serhani est révélatrice de ce blocage que l’on peut qualifier de culturel : tout simplement parce qu’elle était sortie avec un collègue, une jeune fille, pourtant brillante, a eu du mal à retrouver un emploi après sa démission. En effet, ses anciens collègues se permettaient de faire des commentaires acerbes sur son compte quand un employeur potentiel s’adressait à eux pour en savoir plus sur elle. Ces cas ne sont pas rares. «J’ai dû me séparer d’une fille qui avait fait circuler des rumeurs infondées à propos d’une autre», confie ce DRH d’un call-center. «Je voulais simplement montrer aux autres que l’entreprise n’accepte pas que l’on traîne une personne dans la boue au prétexte qu’elle vit une relation sentimentale. Pour moi, tant qu’on fait son boulot de manière professionnelle, il n’y a rien à dire».
Et d’ajouter : «Nous n’employons que des jeunes, il est difficile de leur interdire toute relation, mais nous sommes très vigilants sur tout ce qui peut nuire à la bonne cohésion des équipes, donc à l’entreprise». M. Serhani partage cet avis : «Si deux êtres s’aiment, laissons- les vivre leur vie. A l’employeur de veiller à ce que rien de négatif ne puisse venir de ce genre de relations». Il revient aussi aux personnes concernées d’être à la hauteur de la situation pour ne pas transformer une aventure sentimentale en histoire burlesque, comme on en raconte beaucoup. Véridiques ou pas, ces situations finissent par briser une carrière et ternir l’image d’une entreprise. Alors, quand l’amour vous surprend au bureau, tâchez d’être prudent et employez-vous à gérer la situation sans passion. C’est le seul moyen d’éviter les dérapages.

TÉMOIGNAGES : Ils ont vécu l'amour au bureau, ils racontent.

Karim B. Responsable commercial : " Mieux vaut éviter ce genre de relation au bureau "
Une relation amoureuse au bureau est une arme à double tranchant. Elle favorise un meilleur climat de travail, mais un différend peut naturellement créer de gros problèmes.
Quand j'ai intégré la société où je travaille, j'ai noué une amitié avec une collègue. Rien d'étonnant dans la mesure où, sur le plan professionnel, nous étions sur la même longueur d'onde.
Dans un métier où les délais et l'organisation sont cruciaux, cela compte énormément. Jusqu'à un certain moment, tout allait bien. Par la suite, j'ai été appelé à la tête du département marketing dans lequel nous étions tous les deux. Bien entendu, connaissant le potentiel de cette personne, je lui ai confié les tâches les plus délicates et elle s'en acquittait bien. Mais, à un moment donné, le moindre reproche ou la moindre remarque étaient vécus par elle comme une humiliation. Je sentais qu'elle m'en voulait, un peu comme si je devais m'abstenir de faire des remarques sous prétexte que nous étions très proches sur le plan sentimental, surtout devant les autres. Par conséquent, elle a commencé par faire moins bien son travail et j'ai fini par frapper du poing sur la table. Nous avons eu une discussion très franche.Maintenant, nos relations sont strictement professionnelles.
L'enseignement que j'ai tiré de mon cas est qu'il est préférable d'éviter tant que faire se peut ce genre de relation dans l'entreprise.

Hanane Bensouda, Cadre RH : " Il faut de la discrétion, surtout au départ "
Des rencontres amoureuses au bureau sont fréquentes de nos jours. Il arrive qu'on ait un faible pour sa ou son collègue, pour la «petite stagiaire» qui débarque, pour un patron charismatique...A mon avis, une relation au bureau demande beaucoup de discrétion, surtout au départ. Il s'agit d'éviter lesmalentendus, les remarques désobligeantes des collègues ou du patron.C'est quand la relation est solide qu'on peut la dévoiler. D'un autre côté, je pense qu'une relation au bureau n'impacte pas forcément le travail. En tout cas, rien ne laisse penser que les «tourtereaux » travaillent moins ou moins bien.Ce genre de relation, passagère ou durable, bien que risquée en cas de rupture compliquée, casse la routine.

Saïd Rahali, Chef comptable : " On doit tenir compte de la culture de l'entreprise "
Le bureau est l'endroit où nous passons le plus clair de notre temps ! Il est normal qu'il y ait des rencontres amoureuses.C'est le contraire qui serait étonnant.Ce qui est difficile, c'est de gérer la situation. Le meilleur moyen de ne pas prêter le flanc aux railleries et autres méchancetés, c'est de se montrer discret. Il faut aussi tenir compte de la culture de l'entreprise. Mieux vaut ne pas tomber sous le charme d'un ou d'une collègue si la carrière peut être remise en question.

Nabil Majdi, Banquier : " Ma femme et moi avons fait profil bas "
J'ai connu ma femme sur le lieu du travail. Comme nous étions dans lemême service, nous avions l'habitude de sortir ensemble soit pour aller déjeuner soit pour prendre le bus ou un taxi.Au fil du temps, nous sommes tombés amoureux. Pour éviter tout problème avec le patron et les collègues, nous avons décidé de faire profil bas.Mais comme on ne peut rien cacher dans l'entreprise, tout lemonde a fini par le savoir.Celle qui allait devenir mon épouse a profité d'une offre intéressante pour changer d'entreprise afin d'éviter toute confusion.Nous avons célébré notremariage quelques mois plus tard.


B.H. & A.D.N

Lavieeco.com

Mis en ligne le 13 avril 2012.