"L'immobilisme est à l'origine de bien des maux dans le monde du travail"
3 Décembre 2012
Lu par 1672 personne(s)
Par peur, confort ou contrainte, les travailleurs se contentent souvent de faire ce qui se pratique déjà. L'immobilisme entrave pourtant leur créativité et leur liberté, prévient notre contributeur Philippe Laurent.
[Express yourself] L'immobile ne bouge pas tandis que l'immobilisme empêche le mouvement. Sur le plan physique, l'immobilisme maintient sur place, interdit au mobile de "fouler l'ailleurs" en le contraignant à rester "entre les bornes". Les articulations et les muscles du vivant ne lui servent plus à rien. De la rigidité de cette statue inanimée à celle du statut, il n'y a qu'un pas.
Sur le plan pratique, l'immobilisme oblige à faire la même chose, sans pouvoir s'inspirer de ce que font les autres, même ceux qui réussissent. Il interdit de "faire autrement" parce que ce n'est pas ce qui se fait d'habitude. Imagination et rêve ne servent à rien, car nul besoin d'envisager le changement. Sur le plan, enfin, de la pensée, l'immobilisme tue la remise en question, empêche de "concevoir". La pensée immobile ne peut penser autrement que ce qui se pense ou doit se penser. Nul besoin ni soif de questionner les évidences, d'envisager le pourquoi du changement. L'idée s'est corrompue en idéologie, la conviction profonde en principes tranchants.
Bouger, c'est prendre le risque d'aller en terrain inconnu
Contraire à la nature du vivant, d'où peut bien provenir cet immobilisme? Sans doute de la peur: peur de faire différemment, de se distinguer des autres, d'être condamné, d'échouer. Bouger, c'est en effet prendre le risque d'aller en terrain inconnu, de quitter le peloton et de se retrouver seul face aux autres. Sans doute aussi par présomption: celle de penser que ce que nous faisons est la meilleure solution, non par comparaison aux autres, mais simplement parce que c'est ce qu'on a toujours fait.
Certainement aussi par goût du confort. Qui n'aime pas le douillet du ronronnement et la douceur des pantoufles? En sortant on peut prendre froid. Restons à l'intérieur et fermons bien les fenêtres ... et même les volets! Peut-être aussi par paresse pratique ou intellectuelle. Ce que nous faisons, nous avons mis du temps et fait des efforts pour le faire, pourquoi donc changer? Nous ne comprenons pas le pourquoi du changement ou ne voulons pas faire l'effort de le comprendre.
"Nous voudrions bien faire autrement"
Enfin par contrainte. Nous voudrions bien faire autrement, trouver un travail, aller ailleurs, changer des choses en interne, changer de métier, de fonction, de pays, mais notre environnement est trop rigide, les structures trop fermées et enfermantes, les processus trop compliqués. Or l'immobilisme est à l'origine de bien des maux dans le monde du travail. A force de ne plus bouger, l'homme au travail s'encroute, se rigidifie, s'ennuie. Ses "articulations" ne fonctionnant plus finissent par s'atrophier. Il n'est bon qu'à faire ce qui lui est demandé, sans être "employable" sur un autre poste.
L'homme immobile dans sa tête ne cherche plus
L'homme immobile dans sa tête ne cherche plus, mais reste avec ce qu'il sait, sans curiosité pour ce qu'il ignore. Il n'a plus soif d'apprendre mais répète ce qui se dit sans le "penser vraiment". Il ne confronte pas ses idées reçues, car il a trop peur de les perdre. Ce faisant, il perd plus que ses idées car il perd la liberté: celle de penser, de créer, de s'exprimer, de faire. Tout le monde pense la même chose, fait la même chose, s'habille de la même manière. L'individu copie la masse pour ne pas être seul, préférant se laisser conduire nulle part avec tout le monde.
Un environnement où il est de mise de penser tous la même chose est spécialement difficile pour un jeune car il a envie et besoin de bouger, de comprendre le pourquoi et l'utilité des choses, des règles établies, du cadre. Il a besoin d'un cadre mais d'un cadre intelligent. Il veut servir à quelque chose.
Dans l'entreprise, les procédures sont indispensables mais elles doivent suivre l'expérience et non la contraindre. La rigidité d'un process le rend inopérant et dangereux, car son objectif a disparu: celui de faciliter une action -et donc un mouvement- de qualité. Cela s'applique aussi au processus de décision qui doit être réactif, surtout en période de crise.
Dans un environnement immobiliste, l'homme normal ne peut plus vivre. Réagir contre l'immobilisme est donc tout simplement naturel. S'en plaindre ne suffit pas. Le courageux réagira en portant un grand coup de pied dans la fourmilière, avec le risque de créer un désordre périlleux. L'excité y réagira avec exaspération au risque de tomber lui-même dans l'agitation ou l'activisme. L'homme de raison et de coeur commencera par changer lui-même en allant dans le sens de son essentiel. Sans rêver de changer le monde, cette attitude lui permet au moins de ne plus le subir.
Philippe Laurent.
Lexpress.fr
Mis en ligne le 3 décembre 2012.
[Express yourself] L'immobile ne bouge pas tandis que l'immobilisme empêche le mouvement. Sur le plan physique, l'immobilisme maintient sur place, interdit au mobile de "fouler l'ailleurs" en le contraignant à rester "entre les bornes". Les articulations et les muscles du vivant ne lui servent plus à rien. De la rigidité de cette statue inanimée à celle du statut, il n'y a qu'un pas.
Sur le plan pratique, l'immobilisme oblige à faire la même chose, sans pouvoir s'inspirer de ce que font les autres, même ceux qui réussissent. Il interdit de "faire autrement" parce que ce n'est pas ce qui se fait d'habitude. Imagination et rêve ne servent à rien, car nul besoin d'envisager le changement. Sur le plan, enfin, de la pensée, l'immobilisme tue la remise en question, empêche de "concevoir". La pensée immobile ne peut penser autrement que ce qui se pense ou doit se penser. Nul besoin ni soif de questionner les évidences, d'envisager le pourquoi du changement. L'idée s'est corrompue en idéologie, la conviction profonde en principes tranchants.
Bouger, c'est prendre le risque d'aller en terrain inconnu
Contraire à la nature du vivant, d'où peut bien provenir cet immobilisme? Sans doute de la peur: peur de faire différemment, de se distinguer des autres, d'être condamné, d'échouer. Bouger, c'est en effet prendre le risque d'aller en terrain inconnu, de quitter le peloton et de se retrouver seul face aux autres. Sans doute aussi par présomption: celle de penser que ce que nous faisons est la meilleure solution, non par comparaison aux autres, mais simplement parce que c'est ce qu'on a toujours fait.
Certainement aussi par goût du confort. Qui n'aime pas le douillet du ronronnement et la douceur des pantoufles? En sortant on peut prendre froid. Restons à l'intérieur et fermons bien les fenêtres ... et même les volets! Peut-être aussi par paresse pratique ou intellectuelle. Ce que nous faisons, nous avons mis du temps et fait des efforts pour le faire, pourquoi donc changer? Nous ne comprenons pas le pourquoi du changement ou ne voulons pas faire l'effort de le comprendre.
"Nous voudrions bien faire autrement"
Enfin par contrainte. Nous voudrions bien faire autrement, trouver un travail, aller ailleurs, changer des choses en interne, changer de métier, de fonction, de pays, mais notre environnement est trop rigide, les structures trop fermées et enfermantes, les processus trop compliqués. Or l'immobilisme est à l'origine de bien des maux dans le monde du travail. A force de ne plus bouger, l'homme au travail s'encroute, se rigidifie, s'ennuie. Ses "articulations" ne fonctionnant plus finissent par s'atrophier. Il n'est bon qu'à faire ce qui lui est demandé, sans être "employable" sur un autre poste.
L'homme immobile dans sa tête ne cherche plus
L'homme immobile dans sa tête ne cherche plus, mais reste avec ce qu'il sait, sans curiosité pour ce qu'il ignore. Il n'a plus soif d'apprendre mais répète ce qui se dit sans le "penser vraiment". Il ne confronte pas ses idées reçues, car il a trop peur de les perdre. Ce faisant, il perd plus que ses idées car il perd la liberté: celle de penser, de créer, de s'exprimer, de faire. Tout le monde pense la même chose, fait la même chose, s'habille de la même manière. L'individu copie la masse pour ne pas être seul, préférant se laisser conduire nulle part avec tout le monde.
Un environnement où il est de mise de penser tous la même chose est spécialement difficile pour un jeune car il a envie et besoin de bouger, de comprendre le pourquoi et l'utilité des choses, des règles établies, du cadre. Il a besoin d'un cadre mais d'un cadre intelligent. Il veut servir à quelque chose.
Dans l'entreprise, les procédures sont indispensables mais elles doivent suivre l'expérience et non la contraindre. La rigidité d'un process le rend inopérant et dangereux, car son objectif a disparu: celui de faciliter une action -et donc un mouvement- de qualité. Cela s'applique aussi au processus de décision qui doit être réactif, surtout en période de crise.
Dans un environnement immobiliste, l'homme normal ne peut plus vivre. Réagir contre l'immobilisme est donc tout simplement naturel. S'en plaindre ne suffit pas. Le courageux réagira en portant un grand coup de pied dans la fourmilière, avec le risque de créer un désordre périlleux. L'excité y réagira avec exaspération au risque de tomber lui-même dans l'agitation ou l'activisme. L'homme de raison et de coeur commencera par changer lui-même en allant dans le sens de son essentiel. Sans rêver de changer le monde, cette attitude lui permet au moins de ne plus le subir.
Philippe Laurent.
Lexpress.fr
Mis en ligne le 3 décembre 2012.
