L'addiction au travail nuit gravement à la santé
2 Septembre 2008
Lu par 1833 personne(s)
Pour combattre la pression du travail, certains individus développent une stratégie qui rappelle le syndrome de Stockholm : le workaholism (ergomanie, en français). Une dépendance qui n’est pas sans danger pour soi et son entourage.
Dans cette start-up Internet, on met les bouchées doubles dans des locaux exigus. L’équipe est jeune, recrutée pour en faire un maximum avec enthousiasme. Pour Chafik, 34 ans, responsable informatique, c’est normal. « Il y a énormément de boulot à fournir. Je peux le faire, mais à condition que mes gars suivent. Je suis toujours obligé de vérifier. Les jeunes ne sont pas très persévérants. Et les délais sont courts, très courts, mais il suffit de s’y mettre vraiment. » Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il passe ses jours mais aussi ses nuits au bureau dans une pièce remplie de serveurs au vrombissement assourdissant. Seule consolation, la climatisation, obligatoire pour les appareils. Est-il satisfait ? Difficile à dire : « Le patron est un ami, il me fait confiance. » Pour ses collègues qui ne font pas partie des « historiques », être au « directoire », même si le terme est pompeux, lui offre autorité et prestige… et compense le reste. Parce que les conditions de travail sont « limites », la journée de travail longue comme un jour sans pain. « Mais ils paient le taxi à deux heures du matin pour que l’on puisse rentrer chez soi dormir un peu », ironise Laurent, 23 ans, dont c’est le premier job sérieux. Quand on creuse la question, il avoue être fan d’informatique et, tant qu’il peut écouter son iPod, tout le reste n’a pas beaucoup d’importance. L’air de rien, le jeune Laurent, comme son chef Chafik, présentent tous les symptômes de l’addiction au travail. Ils sont « workaholiques ».
Une pathologie en pleine expansion
En 2000, le Dr Bryan E. Robinson, psychiatre à l’Université de Caroline du Nord, à Charlotte (États-Unis), définissait le « workaholism » comme un désordre obsessionnel compulsif qui se manifeste par des injonctions personnelles à travailler, une incapacité à réguler ses habitudes de travail et une indulgence excessive envers son gagne-pain au détriment de ses autres activités. Le succès de la typologie addictive de ce psychiatre (voir encadré p. 78) s’est doublé de celui de son test de dépistage, souvent repris en France par les addictologues. Si le terme workaholic, ergomane en français, apparaît dans les années 1970, son champ de recherches a littéralement explosé au tournant du siècle avec la mondialisation du culte de la performance. « La dépendance au travail est notoirement sous-évaluée et elle est corrélée au stress professionnel – ils sont co-addictifs », avance le Dr Laurent Karila, psychiatre addictologue à l’hôpital Paul-Brousse de Villejuif.
Difficile donc de savoir si l’addiction au travail provoque le stress ou, au contraire, si le stress le favorise, ou encore, si une troisième variable intervient. Bien que des cas d’allergies, de reflux gastro-œsophagiens, de migraines ou de surpoids ont été diagnostiqués, aucune étude n’a démontré une association ferme entre le workaholism et les maladies organiques.
Reste que les « addicts » sont candidats à l’épuisement professionnel (burnout). Edmond, 60 ans, en est le profil type. Devenu directeur général d’une grosse entreprise de nettoyage, il travaille énormément, passant la plupart de ses week-ends au bureau. D’ailleurs, il reconnaît volontiers que sa boulimie d’activité participe aussi de la reconnaissance de ses compétences. « Lors d’un rachat, il y a dix ans, j’ai eu très peur. Peur de sauter car les nouveaux patrons coupent souvent les têtes. J’attribue ma colique néphrétique de l’époque à ce stress majeur. » Son médecin ne l’a pas détrompé. Ce grand actif, très exigeant, admet être poussé à en faire toujours plus pour remplir ses fonctions : « Pour être un exemple aussi envers les collaborateurs auxquels on demande beaucoup. » Justification qui n’a pas baissé d’un pouce avec le temps, alors qu’il n’a plus rien à prouver de ses compétences.
Pas si rassurants, les ergomanes !
Alors, les workaholiques, une bénédiction pour l’entreprise ? Selon le Dr Robinson, ce serait le contraire. Dépendants du travail en lui-même et non du résultat, ils nuisent, en fait, aux entreprises. Incapables de déléguer et de s’insérer dans une équipe, ils sont motivés par la peur de l’échec et l’angoisse de perdre leur statut. Du coup, ils sont moins efficaces qu’on aurait pu s’y attendre. De plus, ils sont pénibles à vivre en se montrant intolérants à leurs propres erreurs. Que proposer à ces individus, stressés chroniques, responsables, jusqu’à un certain degré, de leur propre dérive et embarqués dans un système qu’ils ne contrôlent plus ? « Comme la plupart d’entre nous a besoin de travailler pour subvenir à ses besoins, il n’est pas question de pratiquer l’abstinence définitive », note très justement le docteur Laurent Karila. Il existe des moyens tels que les techniques de gestion du stress, la thérapie cognitivo-comportementale, la thérapie familiale, voire un programme en 12 étapes sur le modèle des Alcooliques anonymes. Le mieux étant de prévenir : « Je conseille de séparer les univers professionnels, familiaux, amicaux et récréatifs », poursuit Laurent Karila. À condition de savoir encore où sont les frontières…
Sophie Duméry
Mis en ligne le 2 septembre 2008
newzy.fr
Dans cette start-up Internet, on met les bouchées doubles dans des locaux exigus. L’équipe est jeune, recrutée pour en faire un maximum avec enthousiasme. Pour Chafik, 34 ans, responsable informatique, c’est normal. « Il y a énormément de boulot à fournir. Je peux le faire, mais à condition que mes gars suivent. Je suis toujours obligé de vérifier. Les jeunes ne sont pas très persévérants. Et les délais sont courts, très courts, mais il suffit de s’y mettre vraiment. » Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il passe ses jours mais aussi ses nuits au bureau dans une pièce remplie de serveurs au vrombissement assourdissant. Seule consolation, la climatisation, obligatoire pour les appareils. Est-il satisfait ? Difficile à dire : « Le patron est un ami, il me fait confiance. » Pour ses collègues qui ne font pas partie des « historiques », être au « directoire », même si le terme est pompeux, lui offre autorité et prestige… et compense le reste. Parce que les conditions de travail sont « limites », la journée de travail longue comme un jour sans pain. « Mais ils paient le taxi à deux heures du matin pour que l’on puisse rentrer chez soi dormir un peu », ironise Laurent, 23 ans, dont c’est le premier job sérieux. Quand on creuse la question, il avoue être fan d’informatique et, tant qu’il peut écouter son iPod, tout le reste n’a pas beaucoup d’importance. L’air de rien, le jeune Laurent, comme son chef Chafik, présentent tous les symptômes de l’addiction au travail. Ils sont « workaholiques ».
Une pathologie en pleine expansion
En 2000, le Dr Bryan E. Robinson, psychiatre à l’Université de Caroline du Nord, à Charlotte (États-Unis), définissait le « workaholism » comme un désordre obsessionnel compulsif qui se manifeste par des injonctions personnelles à travailler, une incapacité à réguler ses habitudes de travail et une indulgence excessive envers son gagne-pain au détriment de ses autres activités. Le succès de la typologie addictive de ce psychiatre (voir encadré p. 78) s’est doublé de celui de son test de dépistage, souvent repris en France par les addictologues. Si le terme workaholic, ergomane en français, apparaît dans les années 1970, son champ de recherches a littéralement explosé au tournant du siècle avec la mondialisation du culte de la performance. « La dépendance au travail est notoirement sous-évaluée et elle est corrélée au stress professionnel – ils sont co-addictifs », avance le Dr Laurent Karila, psychiatre addictologue à l’hôpital Paul-Brousse de Villejuif.
Difficile donc de savoir si l’addiction au travail provoque le stress ou, au contraire, si le stress le favorise, ou encore, si une troisième variable intervient. Bien que des cas d’allergies, de reflux gastro-œsophagiens, de migraines ou de surpoids ont été diagnostiqués, aucune étude n’a démontré une association ferme entre le workaholism et les maladies organiques.
Reste que les « addicts » sont candidats à l’épuisement professionnel (burnout). Edmond, 60 ans, en est le profil type. Devenu directeur général d’une grosse entreprise de nettoyage, il travaille énormément, passant la plupart de ses week-ends au bureau. D’ailleurs, il reconnaît volontiers que sa boulimie d’activité participe aussi de la reconnaissance de ses compétences. « Lors d’un rachat, il y a dix ans, j’ai eu très peur. Peur de sauter car les nouveaux patrons coupent souvent les têtes. J’attribue ma colique néphrétique de l’époque à ce stress majeur. » Son médecin ne l’a pas détrompé. Ce grand actif, très exigeant, admet être poussé à en faire toujours plus pour remplir ses fonctions : « Pour être un exemple aussi envers les collaborateurs auxquels on demande beaucoup. » Justification qui n’a pas baissé d’un pouce avec le temps, alors qu’il n’a plus rien à prouver de ses compétences.
Pas si rassurants, les ergomanes !
Alors, les workaholiques, une bénédiction pour l’entreprise ? Selon le Dr Robinson, ce serait le contraire. Dépendants du travail en lui-même et non du résultat, ils nuisent, en fait, aux entreprises. Incapables de déléguer et de s’insérer dans une équipe, ils sont motivés par la peur de l’échec et l’angoisse de perdre leur statut. Du coup, ils sont moins efficaces qu’on aurait pu s’y attendre. De plus, ils sont pénibles à vivre en se montrant intolérants à leurs propres erreurs. Que proposer à ces individus, stressés chroniques, responsables, jusqu’à un certain degré, de leur propre dérive et embarqués dans un système qu’ils ne contrôlent plus ? « Comme la plupart d’entre nous a besoin de travailler pour subvenir à ses besoins, il n’est pas question de pratiquer l’abstinence définitive », note très justement le docteur Laurent Karila. Il existe des moyens tels que les techniques de gestion du stress, la thérapie cognitivo-comportementale, la thérapie familiale, voire un programme en 12 étapes sur le modèle des Alcooliques anonymes. Le mieux étant de prévenir : « Je conseille de séparer les univers professionnels, familiaux, amicaux et récréatifs », poursuit Laurent Karila. À condition de savoir encore où sont les frontières…
Sophie Duméry
Mis en ligne le 2 septembre 2008
newzy.fr
